Quand je vois l’hiver arriver, c’est toujours avec une envie et une émotion réunies.

J’ai toujours aimé les périodes de froid car je ressens davantage mon corps lorsque la température est basse.

Mais il est une autre raison plus personnelle qui fait que j’aurai toujours une préférence pour le grand Nord. Je vais vous l’expliquer.

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Nous sommes le 24 décembre de l’année dernière . J’avais voulu passer la fin de l’année le plus près possible du pôle Nord.

C’était le long des côtes norvégiennes. Je me trouvais sur un navire ancien. Le bateau était vieux et rouillé de presque partout. Les cabines étaient larges mais spartiates ; la température intérieure, tout juste suffisante, faisait prendre conscience de l’endroit où l’on se trouvait.

Nous étions à notre quatrième jour de navigation. On commençait à apercevoir et croiser des petits morceaux de glace et la mer étaient presque gelée.

Les gens étaient fort sympathiques et se retrouvaient dans la grande salle où l’on venait prendre des boissons chaudes et de l’alcool scandinave.

Dans cette salle remplie, j’avais remarqué dès le premier jour une jeune femme. Celle-ci était le plus souvent seule et regardait, sans lever les yeux un instant, une revue. Tous les jours, c’était le même protocole. Elle venait s’asseoir dans le fond de la salle. Elle portait une tenue identique. Elle dégageait une certaine classe. Je l’ai regardé longuement au fil des jours. Ce qui m’intriguait était qu’elle ne détournait pas son regard de cet album sauf pour commander son thé.

Ce soir-là, elle n’était pas habillée comme les autres jours. Elle était tout de bleue vêtue, avec une paire de bottes rouges. Pour changer des autres jours, elle n’avait pas emmené son album. Elle avait revêtu ses épaules d’une couverture gris clair ornée de fines rayures bleue et blanche.

Elle se leva pour quitter la salle. En passant devant moi, sa couverture tomba. Je me levai pour la ramasser et la remettre sur ses épaules.

- Merci, me dit-elle. Je vais en avoir vraiment besoin.

- En effet, lui répondis-je, il ne fait pas très chaud ce soir.

- Ce n’est pas cela, mais je tiens à la porter parce que je la portais aussi il y a plusieurs années.

- Sans vouloir indiscret, vous avez besoin d’aide ?

- Non, du tout. Suivez-moi si vous voulez, je vous en dirai davantage .

Elle quitta la salle pour se diriger vers le pont. Celui-ci était désert.

Un vent léger soufflait sur nos visages. Une fine neige venait se coller sur nos joues et nos lèvres. Le regard de la jeune femme pointait vers l’horizon

- Il faut que je vous raconte quelque chose, reprit-elle

- Allez-y, je vois que vous avez envie de vous confier ce soir.

- Et bien, c’est la quatorzième fois que je fais cette même croisière. Au même endroit et à la même période. La première fois fut superbe. Sur un coup de tête, nous avions décidé, mon mari et moi ,de passer Noël dans cet endroit. En effet, nos familles respectives étaient absentes pendant les fêtes.

Après trois heures d’avion et en rajoutant quelques heures de voiture, nous nous retrouvâmes à bord de ce navire. Au froid, se rajoutait l’obscurité qui arrivait vers 3 heures de l’après-midi. Nous savourions ce moment imprévu. C’est alors qu’en fin d’après-midi, alors que nous nous trouvions sur le pont, le bateau heurta un petit iceberg. Sous le choc, le navire s’arrêta brusquement, précipitant ainsi mon mari dans la mer glacé. Avec la nuit noire et la température extérieure qui avoisinait moins 25 degrés, il disparut aussitôt.

J’aperçus ses yeux qui brillaient.

- … Et depuis, je reviens chaque année dans l’espoir de retrouver son corps gelé. Cela fait 17 ans qu’il a disparu. J’y pense presque tous les jours. J’imagine que son corps est prisonnier d’un bloc de glace et qu’il est resté éternellement jeune.

Soudain, le vent s’est mis à souffler, augmentant ainsi la lourdeur de la neige sur nos visages.

- … Mais plus le temps passe, plus je deviens vieille, et moins il me reconnaîtra ajouta-t-elle.

C’est alors qu’un petit iceberg surgit de derrière le navire. Un homme beau et jeune apparut emprisonné par le bloc de glace. Il avait un sourire et semblait paisible.

- C’est lui, dit-elle. Je l’ai enfin retrouvé.

Et aussitôt, elle plongea le rejoindre dans l’eau glacée.

Je regardai ma montre, il venait juste d’être minuit.