C’était il y a bien longtemps ! Enfin, cela fait quelques dizaines d’années, c’est à dire du temps où j’étais jeune.

J’étais curieux, intéressé, fasciné. Un peu des trois sans savoir lequel de ces adjectifs correspondait à la réalité.

Je suis né dans un milieu pauvre, mais pas dénué de culture. Et j’avais toujours été attiré par le la grande bourgeoisie; ceux qui ont le pouvoir, ceux qui décident et ont le loisir de connaître plein de choses.

J’étais en quête de toute occasion de pouvoir m’y insérer.

N’ayant pas de grandes capacités universitaires, je me suis dit qu’il fallait me faire inviter dans des fêtes.

C’est le joli mois de mai et celui des premières fêtes extérieures. Je sus qu’une soirée était organisée par une étudiante lors du week-end de l’Ascension. Ce ne fut pas trop facile de m’y glisser étant donné le grand nombre de jeunes gens invités. Je rentrais en tant que serveur, me changeai et le tour était joué.

J’avais heureusement récupéré le dress code et avait amené la tenue adéquate : pantalon blanc et chemise noire pour les garçons.

Je me lançai dans la fête, un peu intimidé, avec, en permanence, la peur d’être repéré. Parce que je n’aurais pas les manières, parce que personne ne me connaîtrait et surtout parce que je serais tout seul.

J’aperçus la fille qui avait organisé la fête. Elle n’était pas franchement belle. De long cheveux châtain, une silhouette un peu boulotte, une attitude empotée. En revanche, son visage rayonnait et elle attirait le regard de tous ceux qui étaient venus. J’étais séduit.

Du coup, j’oubliais de regarder autour de moi. J’avais envie de m’approcher d’elle, de l’aborder, de lui parler. Mais que pourrais-je lui dire lorsqu’elle me poserait des questions sur moi. Que pourrais-je lui répondre ? Je ne suis pas à l’université, je n’ai pas de relations parmi ses invités.

Décidément, mon plan tournait mal. Comment faire illusion ? J’avais envie de quitter la fête et de repartir chez moi.

Je faisais demi-tour lorsque 4 pâtissiers arrivèrent. Ils amenaient un plateau sur lequel il y avait un grand gâteau d’anniversaire. Ils demandèrent à des jeunes gens d'apporter ce plateau à la jeune fille qui m’avait attiré. Je fus embarqué sans rien pouvoir dire et j’arrivai devant elle.

Nous posâmes le gâteau et elle jeta son regard sur moi. Ses yeux me fixèrent longtemps, je détournais le regard. En relevant les yeux, elle me regardait toujours.

Elle découpa quelques parts du grand gâteau. Je restai comme tétanisé, encore marqué par son regard. Je ne savais pas quoi faire. En plus, elle était occupée à parler avec d’autres personnes.

Cinq longues minutes s’écoulèrent lorsqu’elle se tourna vers moi, très assurée, en me tendant une part de ce gâteau dont j’ai oublié le nom.

- Bonsoir, lui dis-je. Je m’appelle Omero

-Enchantée, me répondit-elle, moi c’est Tulije.

Après, je ne pourrai vous narrer dans tous les détails ce qui s’est passé au cours de cette soirée. Nous ne nous sommes plus quittés ce soir-là. Loin de la foule, loin de la musique !

Tout fut consommé et nous étions un couple.

La suite n’était pas non plus prévue. Beaucoup d’amour, plein de péripéties et l’imprévu qui vous tombent dessus, en bien ou en mal.

Trois jours plus tard, nous étions ensemble, heureux et fous à la fois, ivres de ce bonheur et de cette certitude. L’infinité et l’immensité avec nous.

Le quatrième jour me fit l’honneur de connaître une partie de sa famille. Son frère Blayt vint me voir. Mais c’était un messager de mauvais augure.

Nous le fîmes entrer sur le balcon.

- Tu n’as rien à faire avec ma sœur. Tu n’as rien à faire avec notre milieu. Et donc tu n’as rien à faire dans cette ville.

- Pourquoi me dis-tu cela, lui répondis-je, en essayant de voir ce qu’il voulait réellement ?

- Voici un billet d’avion pour Nouméa, dit Blayt, me coupant la parole. Il y a aussi un travail pour toi là-bas.

- Qu’irais-je faire aux antipodes, si Tulije ne vient pas avec moi ?

Je m’avançais vers lui en colère. Blayt, si assuré au début, prit peur, recula, glissa contre la rambarde et s'écrasa 7 étages plus bas.

- File et va te cacher me dit Tulije. Il ne faut surtout pas que l’on te voit par ici, car c’est ton appartement. Mon frère est mort, je suis folle de douleur, mais je vais arranger cela.

- Va te réfugier chez une religieuse que je connais : sœur Sanis. Je passerai la voir ce soir.

J’arrivais chez sœur Sanis qui m’accueillit très gentiment :

Deux heures après, les radios avaient annoncé cette mort. Elles diffusaient mon nom à propos de la mort de Blayt. J’étais accusé d’assassinat. Et toute la police me recherchait. J’étais perdu.

- J’en ai vu des cas de toute sorte. Attends un peu. Le temps arrange tout, me dit sœur Sanis.

Sanis me laissa seul. Elle alla retrouver Tulije qui pleurait et était désespérée.

- Je n’ai plus qu’une alternative, cria-t-elle. La mort ou l’exil.

Soeur Sanis sourit et lui jeta un regard bienveillant. Tulije ne comprit pas la réaction de sœur Sanis.

- Voilà ce que je te propose, dit Sanis. Tu vas disparaître mais pas totalement.

- Pas totalement ! Mais que veux-tu dire ? s’exclama Tulije

- Tu vas quitter le pays avec Omero pour un long moment, et vous faire oublier. Je vais annoncer que, par désespoir, tu t’es jetée dans la mer du haut de la falaise. Personne ne te retrouvera et on pensera que ton corps a été emporté au large.

- D’accord, accepta Tulije. Tu crois que ça va marcher ? Es-tu certaine que Omero sera d’accord ?

- J’en suis certaine, répliqua Sanis. J’ai bien vu dans ses yeux que vous vous aimiez . Le temps d’annoncer la (fausse) nouvelle pour donner le change et je cours lui indiquer notre plan.

 Les radios s'étaient emparées de ce fait divers qui réunissait tous les ingrédients d’une bonne histoire. Ils relayèrent la mort du frère de Tulije. Ils annoncèrent encore plus vite le suicide de Tulije du haut de la falaise.

Sanis était sur la route pour annoncer le stratagème à Omero. Mais celui-ci avait entendu la nouvelle à la radio.

Encore plus désespéré, sans avoir plus personne à aimer, il jugea qu’il n’avait plus rien à faire sur cette terre. Il saisit la corde qui attachait la balançoire du jardin et se pendit.

Sanis arriva peu de temps après. Il était trop tard, elle n’avait pas pu lui annoncer la vraie nouvelle. Le cœur de Omero avait cessé de battre et son corps était froid.

Tulije, impatiente, n’avait pu attendre toute seule et s’était décidée à rejoindre Omero qui était caché chez Sœur Sanis. Cette dernière n’eut pas le temps de lui cacher la triste nouvelle. Tulije aperçut Omero dans le fond du jardin.

Elle prit le sécateur et se trancha les veines.